lundi 24 avril 2023

Au premier regard

 C'est toujours un instant magique, ce moment où l'on rencontre pour la première fois un nouveau-né  (ou peu s'en faut) dont la fragilité nous fait monter au coeur un flot d'émotions variées. Qu'il est petit (on oublie tout le temps combien c'est petit, un bébé) ! Qu'il est mignon (bien sûr) ! On dirait un poupon (mais c'est un vrai) !

Dans l'attendrissement, on en oublie que pour le bébé aussi, c'est une première fois. Et il a beau être tombé de la dernière pluie, sans défense et réduit à faire confiance à la protection de ses parents, lorsque ceux-ci le déposent en des mains étrangères, il peut au moins évaluer la situation. 

La preuve, cette photo de la première rencontre entre le petit neveu le plus récent et sa grand-mère maternelle :

On remarquera avec quel sérieux le petit neveu procède à l'évaluation.

De même, ce premier regard entre le bébé tout neuf d'un couple d'amis et Petit Lierre (qui soudain paraît très grand) :

Là encore, l'évaluation ne manque pas de sérieux.

(On objectera peut-être que de nombreux bébés dorment profondément quand on les confie à l'adulte émerveillé, mais ce n'est pas de leur faute si la rencontre a été mal préparée.)

En tout cas, l'acuité de ce premier regard échangé avec un inconnu n'a pas échappé à Giotto lui-même :


Dans cette "Présentation de Jésus au temple", le maître a pris soin de souligner que le petit Jésus est un bébé comme les autres, soucieux de comprendre ce qui lui arrive (et la main tendue vers sa Maman au cas où). Au-delà de son talent et de la réflexion théologique ici mise en oeuvre, Giotto démontre qu'il s'y connaissait en bébés. C'est tout à son honneur.

lundi 3 avril 2023

Révolutions

Pour la beauté du style, pour la grandeur de l'écrivain, pour le plaisir, Myosotis s'est laissée prendre à la lecture de l'Enchanteur :


Le ton sonne juste, les formules frappent, l'émotion affleure. Fort de ses connaissances et de son bon sens, Chateaubriand développe une profession de foi éblouissante, charme le lecteur du XIXe siècle et gagne son pari.

Mais qu'y a-t-il dans cette oeuvre pour le lecteur du XXIe siècle, dont les goûts et les centres d'intérêts ont bien changé ?

Il reste le bon sens. Et l'auteur semble défier le temps quand il appuie son raisonnement sur les mots d'un des initiateurs du mouvement révolutionnaire, Jean-Jacques Rousseau :

Fuyez ceux qui, sous prétexte d’expliquer la nature, sèment dans le cœur des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu’eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses les inintelligibles systèmes qu’ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions ; ils arrachent au fond des cœurs le remords du crime, l’espoir de la vertu, et se vantent encore d’être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais disent-ils, la vérité n’est nuisible aux hommes : je le crois comme eux et c’est, à mon avis, une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité.

Il n'est plus question pour nous aujourd'hui de défendre publiquement la foi chrétienne, c'est à la fois plus simple et plus compliqué : il faut redéfinir ce qui est humain. Qui a le droit de vivre ? Qu'est-ce qu'est un homme, une femme, une famille ?... Toutes ces évidences semblent remises en cause et ceux qui ont la parole n'acceptent pas d'en débattre, sûrs de leur fait. Dans cette situation difficile, les siècles qui nous séparent n'empêchent pas de ressentir une grande proximité avec le grand écrivain dont le coeur saigne encore au souvenir de la Terreur...

lundi 6 février 2023

Un peu comme elle

 La vendeuse fatiguée de Norman Rockwell ne peut pas se plaindre... C'est pour Noël, elle a bien travaillé, elle a participé à la joie des préparatifs de la fête et servi ses clients tout en gagnant sa vie. Un succès.

Mais elle est fatiguée. Une douce impression d'avoir tout donné cohabite avec la douleur cuisante d'avoir passé toutes ces heures debout dans des chaussures à talons... Tant de dames hésitantes et de messieurs pressés, tant de questions et de demandes contradictoires à satisfaire... Et il reste le rangement, les comptes, et l'inventaire ensuite...

Au début de cette année 2023, Myosotis s'est sentie un peu comme elle.

Les célébrations de Noël nettement contrariées par un méchant épisode Covid, c'était une chose. Ensuite, le nouveau départ de Petit Bouton d'or pour son Texas lointain et celui de Moyen Sapin pour le Wisconsin ont marqué des étapes émouvantes. D'autant plus qu'il a fallu confectionner pour chacun peu après un colis des affaires oubliées.

Mais surtout, au fil des semaines, Mademoiselle Bee a préparé son déménagement. Cette fois elle a quitté la maison pour de bon, avec chat et bagages. Elle a trié, choisi, emballé avec soin ce qu'elle voulait dans son chez elle. Le reste a été évacué petit à petit par Myosotis toujours prête à recycler d'une manière ou d'une autre. De nombreux cartons Amazon pleins d'objets neufs (généralement de couleur rose) sont entrés dans la maison, sont passés par la chambre de la demoiselle et ressortis pleins d'autres choses en plus. On a fait des pyramides de cartons dans différentes pièces de la maison. On a regroupé le tout dans la salle à manger avec l'aide de Petit Lierre très dévoué. On a loué un camion que le Grand Chêne a rempli et conduit jusqu'à Baltimore. On a déchargé le camion et tout porté dans le studio de la demoiselle. On a égaré les vis pour remonter un meuble, trouvé d'autres vis et monté d'autres meubles. Puis on est rentré.

Et là, Myosotis s'est trouvée soudain... fatiguée. Mais elle a bien travaillé, elle a participé à la joie des préparatifs de Mademoiselle Bee heureuse de voler de ses propres ailes... Elle a aussi la douce impression d'avoir tout donné, pendant longtemps.

Ce n'est pas si mal.

vendredi 14 octobre 2022

Un matin d'octobre

 La vie du petit jardin a bien changé, mais les choses vont leur cours. 

Moyen Sapin étudie la philosophie à Milwaukee, Wisconsin, près du lac Michigan, si grand qu'on dirait la mer (le sel en moins). Il a aussi commencé à enseigner la philosophie.

Petit Bouton d'or étudie la littérature et surtout le théâtre à Dallas, Texas, après un semestre passé à Rome au printemps dernier. Elle a beaucoup apprécié l'Italie (bonne cuisine et vin compris).

Il reste à la maison Mademoiselle Bee qui travaille sur Internet, devenue 3D Designer : elle représente en 3 dimensions des espaces de travail que les clients peuvent visiter avant même la construction du bâtiment. On n'arrête pas le progrès.

Et il reste bien sûr Petit Lierre, qui a bien grandi et découvre les joies du lycée, dans un établissement catholique pour garçons qui lui convient parfaitement.

Myosotis donne des cours de français le samedi, fait du bénévolat, prend soin de la maison et en parle à la chienne Birdie, très présente.

De son côté, le Grand Chêne a été désigné volontaire pour remplacer le directeur de son secteur à la Banque Mondiale, le temps qu'on en trouve un autre. Il occupe donc 2 postes simultanément, toujours manager de son équipe mais aussi chargé de dossiers importants avec des Coréens ou des Suédois haut placés. (Du coup, il doit de nouveau porter une cravate, devenue obsolète depuis la crise Covid.)

Tout occupé de ses responsabilités et légèrement endormi encore, il est parti ce matin prendre le métro sans faire sa checklist complète. Et soudain, Petit Lierre a trouvé le téléphone portable paternel oublié. 

Ce matin tranquille est alors devenu comme un match de baseball : il ne s'y passe pas grand chose, mais quand une balle arrive, une fraction de seconde suffit pour perdre ou gagner. Myosotis a empoigné le téléphone oublié et son sac à main (avec la clé dedans), puis elle a bondi dans la voiture pour tenter de rattraper le Grand Chêne sur son parcours habituel (15 minutes de marche vers le centre ville). Conduire prudemment est resté la priorité, mais il fallait aussi aller vite et guetter de tous côtés la grande silhouette grise avec casquette et sac au dos. Accrochée à son volant, Myosotis a repéré le Grand Chêne au moment où il disparaissait en haut de l'escalier qui mène à la passerelle du métro.

 Il ne s'est pas retourné pour vérifier qui klaxonnait éperdument, alors Myosotis a abandonné la voiture près d'un trottoir, empoigné derechef téléphone et sac à main puis traversé en courant le carrefour heureusement presque désert. Il lui restait à monter la volée de marches à son tour, en criant "please stop my husband!" à un passant surpris. Et le Grand Chêne ainsi hélé s'est enfin retourné. Le passant a continué son chemin discrètement, tandis que le précieux téléphone retrouvait son propriétaire.

Le Grand Chêne ne s'était douté de rien et n'a réalisé l'ampleur du drame auquel il échappait (une journée encore plus compliquée) qu'en voyant arriver son épouse échevelée, en chaussons, chemise de nuit et robe de chambre rose, qui brandissait son téléphone et criait "Darling !" avec l'aide d'un inconnu qui l'appelait "Sir!"

Assommé de fatigue, l'esprit plein de documents compliqués et de réunions à préparer, il n'a pas semblé vraiment surpris, il n'a lancé aucune des exclamations sonores attendues en ces circonstances, mais il a eu un sourire très doux avant de serrer sa moitié hors d'haleine sur son coeur... Sa grande pondération naturelle (pas assez appréciée dans le cadre familial) est un de ses atouts professionnels. Myosotis étonnée y repensait, en rassemblant ses esprits et les pans de sa robe de chambre pour reprendre le volant et rentrer s'habiller, son exploit accompli. Vivre avec le Grand Chêne, c'est parfois comme un match de baseball, mais souvent aussi comme un voyage à l'étranger : il faut s'attendre à ne pas tout comprendre...

samedi 19 mars 2022

Faut-il oublier les cicadas ?

 C'était l'année dernière. En guise de printemps, on assistait au réveil de millions de gros insectes patauds (incapables de se mouvoir rapidement, de se remettre d'aplomb ou de se protéger) qui avaient attendu 17 ans le moment de voir le jour.

Ils sortaient des terrains qui n'avaient pas été trop bouleversés, au pied des vieux arbres et des poteaux, et ils changeaient de peau avant de grimper vers les plus hautes branches. 

Beaucoup n'y parvenaient pas et leurs carcasses accumulées formaient des paquets malodorants qui craquaient sous les pas et sous les roues des voitures.

Beaucoup y parvenaient, voletaient entre les branches et se mettaient à chanter, en si grand nombre (c'était leur seul atout) que c'en était assourdissant (vraiment). 

Tout cela a duré environ 6 semaines, le temps de leurs amours. Les larves ainsi engendrées sont descendues à leur tour vers les profondeurs s'enfouir pour 17 ans.

Ces insectes ont laissé des traces. En automne, bien des arbres ont perdu avec leurs feuilles nombre de branchettes dont l'écorce avait été ouverte (les cicacadas se nourrissent de la sève des branches les plus tendres, et leurs larves font de même, le long des troncs, en descendant vers la terre). Certains arbres sont morts.

 


Par endroits, le sol présente encore les trous bien ronds laissés par leur sortie

Des exosquelettes que l'hiver n'a pu emporter sont restés accrochés partout. 

Un nuage de sauterelles aurait fait bien pire, on ne peut pas se plaindre. Il y a sans doute un équilibre général auquel les cicadas participent à leur manière, même si leur présence est désagréable pour nous. Les oiseaux, les écureuils et d'autres prédateurs comblés pourraient témoigner en faveur des cicadas.

 Mais le temps de les oublier, de ne plus penser à ce qui dort sous nos pieds, à quoi serons-nous occupés dans 17 ans, en 2038 ?

Tant de choses que l'on croit oubliées, enterrées, ne le sont pas vraiment... C'est ainsi que se conclut La Peste de Camus, avec les réflexions amères du narrateur qui ne peut partager l'euphorie de ses concitoyens :

Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.

samedi 26 février 2022

Pour un peu de paix

 Étant donné le coeur humain, l'esprit humain,

Notre hier ténébreux, notre obscur lendemain,

Toutes les guerres, tous les chocs, toutes les haines,

Notre progrès coupé d'un traînement de chaînes,

Partout quelque remords, même chez les meilleurs,

Et par les vents soufflants du fond des cieux en pleurs

La foule des vivants sans fin bouleversée,

Certe, il est salutaire et bon pour la pensée,

Sous l'entre-croisement de tant de noirs rameaux,

De contempler parfois, à travers tous nos maux,

Qui sont entre le ciel et nous comme des voiles,

Une profonde paix toute faite d'étoiles ;

C'est à cela que Dieu songeait quand il a mis

Les poètes auprès des berceaux endormis.

                                                                            Victor Hugo, l'Art d'être grand-père, I, II


C'est la sagesse du vieux poète qui m'aide aujourd'hui comme souvent à reprendre mon souffle quand je reçois les informations.

Et mon petit neveu tout neuf m'offre l'exemple de son sommeil innocent.

Ensuite, je retourne à la prière, pour ceux dont la bibliothèque vient d'être réduite en poussière, la famille lancée sur les routes et la vie brutalement interrompue. Et pour les autres...

jeudi 27 janvier 2022

Pour croire à une bonne année 2022...

 ... il faut regarder ce qui est bel et bon.

 C'est un matin de froid, après une grosse chute de neige. Au carrefour où la quatre-voies enjambe l'autoroute, les bretelles d'accès, les bas-côtés, les feux et les panneaux, tout est maculé d'une soupe brunâtre qui éclabousse jusqu'à la brume du petit jour.

La circulation est dense comme un matin d'avant-Covid mais deux véhicules sont immobilisés au pied d'un feu (vert), qu'est-ce qu'ils attendent ? Le ralentissement est sensible mais finalement personne ne s'énerve, on s'emploie à les contourner le mieux possible, puisque l'un des véhicules est en panne, capot ouvert. L'autre s'est rangé au plus près et son capot s'ouvre également. Le second conducteur rejoint le premier, armé de deux câbles à pinces métalliques qui permettent de relancer une batterie récalcitrante, quand on sait s'y prendre, en la branchant sur le véhicule qui va bien.

Ici, contrairement à la soupe de neige omniprésente, le coeur fond. Ces deux automobilistes ont une petite quarantaine, casquette et barbe ; ils sont vêtus de sweat-shirts semblables, ne portent ni manteau ni chaussures adaptées au temps qu'il fait. Ils ont quitté leur habitacle bien chaud où les attend leur café du matin, en musique sans doute, et ils unissent leurs efforts pour faire redémarrer cette mécanique mise à l'épreuve par le froid. Contrariété pour l'un, charité pour l'autre, ils se sont arrêtés sur le chemin de leur travail et ils s'entraident sans dire un mot, efficaces et frigorifiés. Amis (l'un appelé par l'autre) ou complices de hasard (il passait par là et il a toujours ses câbles avec lui), ils refont les gestes de l'entraide traditionnelle.

Le dépanneur ne se pose pas de questions, il s'agit simplement de faire "the right thing to do" et le dépanné aurait agi de même le cas échéant.

C'est l'histoire du Bon Samaritain, version janvier 2022, et elle fait toujours du bien.

💝

mardi 13 juillet 2021

Je n'y avais jamais pensé

 Ce n'était pas à cause d'un sentiment d'invulnérabilité présomptueuse, ni par manque de réflexion sur notre condition mortelle. C'est tout simplement que je pensais plus souvent aux accidents de voiture ou aux maladies du coeur... Mais voilà qu'un jour, pour un mauvais résultat d'analyse, la gentille dermatologue rencontrée pour la première fois m'envoie à un autre spécialiste, et tout s'enchaîne.

Ils m'ont beaucoup répété que je suis "très jeune" et donc que je ne dois pas hésiter : en suivant le traitement recommandé, avec au moins 85 % de réussite assurée, j'éviterai le développement à venir d'autres cancers variés. Ils m'ont parlé des effets secondaires, nettement moins pénibles depuis les progrès récents dans ce domaine. Mon assurance médicale (c'est une chance) a accepté de financer tout ça. Alors j'ai signé, et j'ai accepté d'entrer dans un essai clinique, pour être utile à la science tout en recevant cette immunothérapie. Cela me vaudra des examens supplémentaires, mais je bénéficierai aussi d'un suivi très sourcilleux.

 



La procédure n'est pas compliquée : une fois par mois, je me rends en Virginie, dans une immense cité médicale flambant neuve (les travaux d'aménagement de l'entrée ne sont pas terminés, mais le reste est impeccable). Au rez-de-chaussée, prise de sang. Au 5e étage, rencontre successive avec l'oncologue et son assistante, qui me posent les mêmes questions chacun leur tour, écoutent les miennes et me font les mêmes réponses. Comme c'est en anglais, j'en profite pour vérifier que j'ai bien compris...

 


 

Et au 8e étage, intraveineuse pour recevoir une poche de produit préparé pour moi et apporté par deux infirmières qui vérifient ensemble qu'il n'y a pas d'erreur avant de l'installer dans le goutte-à-goutte.

Combien de personnes suivent ce parcours chaque jour ? Combien d'histoires se croisent et de drames se nouent autour de moi et dans les autres immeubles que j'aperçois depuis les fenêtres de la salle ? Combien de vies sauvées, qui reprennent leur cours interrompu un moment ?

J'ai parfois l'impression d'être là par erreur, puisque le diagnostic a été fait très tôt et que la maladie devrait être étouffée dans l'oeuf... J'ai même la chance jusqu'à présent d'être épargnée par les effets secondaires les plus redoutables. Je suis simplement fatiguée, fatiguée.

Et pendant que chaque goutte se détache du sachet pour suivre son parcours jusqu'à mon bras, je regarde par les larges fenêtres le sommet des arbres et les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !

Et l'infirmière me réveille quand c'est terminé.

mardi 9 mars 2021

Les étoiles sont belles, à cause d'une fleur que l'on ne voit pas...

Et "Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c'est qu'il cache un puits quelque part..."

Au fil des journées qui ajoutent leur chargement de rudesse à celui des précédentes, il faut chercher longtemps avant de trouver une bonne nouvelle, douce et réconfortante. Notre monde, généralement cruel, déborde plus que jamais de virus, de combats désolants et de deuils inconsolables. Que faire ? Comment trouver la force de continuer à vivre ici-bas ? Comment croire encore qu'il vaut la peine de s'y mettre, de travailler pour ce monde-ci ?

Un regard jeté vers les étoiles peut raviver l'étincelle...

C'est que sur la planète Mars, un "petit" robot (de la taille d'une voiture, quand même) est allé prendre son tour dans la quête des traces de vie ancienne et la collecte d'échantillons rocheux. Armé de techniques toutes nouvelles, il a fait les 7 mois de voyage et réussi à se poser sans encombres. Il est le 5e rover sur la planète rouge mais ses caméras envoient des images inédites. Il a déjà fait un déplacement de plusieurs mètres. Encore un peu de temps et il déploiera son bras, puis il lancera son hélicoptère d'exploration...

Je sais bien que ce programme au coût exorbitant ne résout rien des problèmes de notre temps.

Mais "quand je regarde les étoiles, la nuit, puisqu'il est posé sur l'une d'entre elles, puisqu'il gratte le sol de l'une d'elles, alors c'est pour moi comme si riaient toutes les étoiles. J'ai soudain, moi, des étoiles qui savent rire !"

Et je partage ce rire, dans un esprit naïf sans doute, oublieux des tracas quotidiens, heureux de cette prouesse scientifique et technique réussie. Comme si la joie de "toucher" la planète Mars illuminait notre ciel. Et je crois que Dieu même est content de voir ce que nous savons faire de beau, quelquefois.



mardi 23 février 2021

Racisme ?

Le Docteur Knock prétend que "les gens bien portants sont des malades qui s'ignorent", mais on ose à peine en rire avec la pandémie qui sévit depuis un an, et cela pourrait bien devenir un argument solide pour encourager un luxe de précautions.

De même, des gens autorisés affirment sans plaisanter que le fait d'être pétri de culture occidentale, d'assumer ses racines judéo-chrétiennes et d'admirer la civilisation gréco-romaine constitue une faute des plus graves. Enfin, que tout homme blanc est un héritier de la patriarchie et un raciste qui s'ignore.

Je n'entre pas ici dans le débat. Je voudrais seulement faire état d'une légère préoccupation.

C'est que lors de notre arrivée aux USA, en 2006, j'ai appris à faire les courses au supermarché et j'ai eu du mal à trouver des yaourts nature, du jambon blanc non sucré (pour les enfants), des cornichons sans sucre (pour tout le monde) ou encore de la sauce tomate de base (sans trop de sucre ni d'épices)... De nouvelles habitudes se sont mises en place, avec de très bonnes surprises parfois, comme cette marque de produits laitiers pour des desserts gourmands et des tartines agréables à tous les palais :


Nous avons admiré la jolie Indienne de l'étiquette, gracieuse et souriante dans son décor paisible, avec de plus une mise en abyme qui me rappelait ma fascination pour l'étiquette de la Vache qui rit : elle présentait une boîte sur laquelle on pouvait la voir présenter une autre boîte...

Mais voilà que, sans aucune explication (car d'habitude un tel changement est accompagné d'un bandeau rouge vif "New box, same great taste!" pour rassurer les consommateurs), la jolie Indienne a disparu :

Il reste le décor paisible, le nom de la marque, son ancienneté respectable et l'assurance de qualité indiquée par "Farmer-Owned", mais plus de sourire ni de mise en abyme.

Comme je m'en étonnais en présence de Mademoiselle Bee, elle m'a simplement lancé que cette image "était peut-être un peu raciste..." et je me suis retrouvée sans voix. Avec le devoir très clair de me taire, de toute façon. Car d'une part Mademoiselle Bee est acquise aux idées nouvelles et prête à en découdre si j'émets une protestation, et d'autre part le seul fait de ne pas voir le problème m'aurait valu une condamnation sans appel. Bien des gens ont fini leurs jours en Sibérie pour moins que ça.

Alors j'ai dit adieu à la douce image de la jolie Indienne et au plaisir de la mise en abyme. Et comme je n'apprécie pas le gros rond vide à sa place, j'ai cherché une autre marque plaisante à poser sur la table :

Quel reproche me fera-t-on là-dessus ?

jeudi 7 janvier 2021

2021, l'Odyssée de l'espoir ?

On avait prudemment formulé des voeux sans ambition, simplement que ce soit moins difficile qu'en 2020 pour tous ceux que nous aimons.

Mais déjà, après moins d'une semaine, il y a de quoi se pincer pour vérifier que l'on ne rêve pas. 

Les gens toujours cachés derrière leur masque restent chez eux le plus possible, Amazon s'occupe de tout, sauf de l'Eucharistie, que l'on a tout juste le droit d'aller recevoir en assistant (avec mille précautions) à la messe dans l'église désertée.

Certains, visiblement prêts à tout, sont sortis quand même pour aller envahir le Capitole avec l'approbation de l'improbable encore président. Lequel a tellement semé le trouble que l'on mettra du temps à réparer les dégâts, même si l'on s'y prend bien.

Et pendant que le tumulte qui secoue la capitale retentit dans le monde entier, Myosotis en cours devant son écran a été attaquée par des individus malveillants. Ils ne savent pas identifier une conjonction de subordination, mais ils savent interrompre la connexion wifi et s'imposer dans le groupe (avec la complicité d'un élève) pour perturber le cours ! On a beau savoir que les conditions sont spéciales, on ne voyait pas venir un tel coup dans le cadre d'un cours de français en classe de quatrième...

Mais tout n'était pas si sombre hier au soir, malgré tous ces évènements attristants.

D'une part, Mademoiselle Bee très informée a tout de suite identifié la nature de l'attaque informatique et guidé les recherches du Grand Chêne (heureusement disponible) pour y remédier.

D'autre part, malgré la connexion chaotique et la lassitude des élèves, le cours prévu a eu lieu : ils ont pu découvrir Charles d'Orléans et ses merveilleux rondeaux :

Hiver vous n'êtes qu'un vilain... 

à comparer avec

Le temps a laissé son manteau / de vent, de froidure et de pluie...

Une jolie forme, de jolies images, une poésie touchante (à apprendre au choix pour la semaine prochaine). Avec la consigne de ne jamais laisser les gens qui ne le connaissent pas dire du mal du Moyen Âge.

Enfin, pour achever de reprendre espoir, la conclusion de Jean Guitton à la fin de son essai sur le travail intellectuel est venue remettre les choses à leur place :

Là où l'on a été semé, il faut pourtant s'efforcer de germer et de fleurir. Et ce là s'entend de l'instant, du milieu, de ce jour-ci, de cet entourage, de ces limites-ci. N'aurions-nous fait que corriger une de nos phrases pour la rendre moins inexacte, n'aurions-nous dit qu'une seule parole pouvant porter un autre esprit à mieux penser puis à mieux faire, n'aurions-nous fait avancer la connaissance que d'un degré infiniment petit, cela serait suffisant, si sur chacune de ces parcelles nous avions frappé notre âme.

Étant donné que, formule des problèmes de géométrie, qui est applicable aussi au problème de l'homme et de l'usage du temps : ce qui t'est donné en ce moment, accepte-le, améliore-le, approfondis-le. Alors, tu vivras.

C'est ainsi que je peux à présent formuler mes bons voeux pour chacun de ceux que je porte dans mon coeur.


jeudi 24 décembre 2020

Une jolie surprise de Noël

 Je sais combien il était talentueux... Mais je ne savais pas que Jean-Paul Sartre avait eu le talent d'évoquer ainsi le mystère de Noël :

 (Extrait de Bariona ou le Fils du tonnerre, pièce de théâtre écrite pour Noël 1940, alors que Sartre était prisonnier dans un camp allemand.)

    "La Vierge est pâle et elle regarde l’enfant. Ce qu’il faudrait peindre sur son visage, c’est un émerveillement anxieux, qui n’apparut qu’une seule fois sur une figure humaine, car le Christ est son enfant, la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles. Elle l’a porté neuf mois. Elle lui donne le sein et son lait deviendra le sang de Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit : 'mon petit' !

            Mais à d’autres moments, elle demeure tout interdite et elle pense : 'Dieu est là', et elle se sent prise d’une crainte religieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant, parce que toutes les mères sont ainsi arrêtées par moment, par ce fragment de leur chair qu’est leur enfant, et elles se sentent en exil devant cette vie neuve qu’on a faite avec leur vie et qu’habitent les pensées étrangères.

            Et aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu’on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu’on peut toucher et qui vit, et c’est dans ces moments-là que je peindrais Marie si j’étais peintre, et j’essayerais de rendre l’air de hardiesse tendre et de timidité avec lequel elle avance le doigt pour toucher la douce petite peau de cet enfant Dieu dont elle sent sur les genoux le poids tiède, et qui lui sourit. Et voilà pour Jésus et pour la Vierge Marie.

            Et Joseph. Joseph ? Je ne le peindrais pas. Je ne montrerais qu’une ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph. Et Joseph ne sait que dire de lui-même. Il adore et il est heureux d’adorer." 

 

Dans cette joie, et dans la grâce de l'année Saint Joseph, mille bonnes pensées à tous et à chacun !

jeudi 5 novembre 2020

Mon silence comme un cadeau

 Je crois que je m'en sors plutôt bien avec ce changement d'heure. J'ai réussi à régler les horloges, fours et autres pendules, je parviens à traverser les journées sans trop de confusions et la tombée abrupte de la nuit me laisse à peu près indifférente

Mais que de choses à faire et à penser ! Le Grand Chêne travaille nuit et jour, Petit Lierre et Moyen Sapin ont leurs horaires, je conduis çà et là qui en a besoin, je fais les courses soigneusement masquée et je m'occupe de la maison... Sans oublier de prendre soin de la chienne Birdie, toujours si confiante et affectueuse, dont la présence illumine notre quotidien.



Et puis je prépare mes cours, que je donne en me battant contre les ennuis techniques (les miens) et la relative attention des élèves (qui eux savent surmonter leurs ennuis, quand ils le veulent).

Et je m'efforce de suivre et de comprendre l'actualité, le coeur brisé par le terrorisme et l'esprit incrédule devant le manque de bon sens qui semble devenu la norme.

Alors quand je suis au volant, du calme. On s'énerve à ma gauche, on s'énerve à ma droite, devant, derrière, comme je le comprends ! Tout ce stress urbain, tous ces soucis accumulés, combien de gens dans les voitures qui m'entourent ont la tête pleine de chagrins et de préoccupations qui les rongent à petit feu ? Une petite prière, en passant, et surtout, de la patience.


Et si la voiture qui me précède tarde à démarrer au feu vert, je ne fais rien. Qu'il soit sottement occupé sur son téléphone ou perdu dans de sinistres pensées, qui suis-je pour le juger ? Ce conducteur va peut-être tarder au point de me faire passer une deuxième série de secondes au même carrefour, devant le même feu redevenu rouge. Tant de choses sont tellement plus graves... Tant pis, je ne klaxonne pas. Et même s'il ne le remarque pas, je lui offre mon silence comme un cadeau. Ce sera toujours un sursaut de moins, un bruit agressif qui ne sera pas lancé dans la cacophonie ambiante, un signe de sévérité qu'il n'aura pas à recevoir. Et je remplace dans mon coeur ce fragment d'énervement par un mouvement de compassion. Quand il va se décider à démarrer, qu'il aille doucement, et qu'il regarde où il va...

dimanche 25 octobre 2020

Des feuilles mortes

 

          Le mois d’octobre ne cherche plus à cacher ses feuilles mortes. Elles étaient discrètes jusqu’à présent, même si en regardant bien on pouvait les remarquer dès les chaleurs du mois de juin… L’été affirmait alors son pouvoir, un été étrange, sans plage ni piscine, qui ne laissait personne déguster de rafraîchissements aux terrasses. Les fleurs attendues s’offraient pourtant au soleil sans surprise et les abeilles butinaient, mais les feuilles qui se laissaient mourir allaient trop bien dans l’air du temps...

          De cet été bizarre, on est passé à la rentrée, avec incrédulité, et voici conséquemment l’automne. Il faudra bien les ramasser, ces feuilles mortes. Elles s’accumulent çà et là, parmi les citrouilles et décorations d’Halloween posées quand même dans les jardins (les petits Américains n’auront pas vraiment le droit de faire trick or treat le 31 octobre, c’est un vrai deuil). Et pendant ce temps, on doit lutter sur tous les fronts pour garder contact avec le réel.

          Le travail du Grand Chêne, les cours de Myosotis, les cours de Mademoiselle Bee à Philadelphie et ceux de Moyen Sapin devenu grand, les cours de Petit Bouton d’Or au Texas, que de virtuel sur écran ! Seul Petit Lierre a la joie de passer quatre jours sur cinq à l’école, avec ses copains et ses professeurs, (occupés en même temps à suivre de loin les élèves dont les familles ont préféré qu’ils restent chez eux)... Documents de travail, fiches de cours, vidéos diverses, musique bien sûr, et livres et photos, avec tant de jeux et de films, échanges de toute sorte avec ou sans bienveillance, vraies nouvelles et fausses alarmes, rumeurs et sondages… Le Net enfle démesurément, comme un Himalaya de feuilles mortes où tout s’empile et se conserve, au fil du temps, sans distinction et sans remède.

          Qui s’en soucie ? Au milieu de tout le reste, les programmes, plans et instructions devenus caducs restent là. Prévisions et actualités se succèdent, tous les jours, et nul ne songe à les supprimer ni à les corriger, puisque les suivantes arrivent.

          Qu’adviendra-t-il de cet amas de productions vite lues et vite oubliées ? Que peut-il en sortir, puisque des nouveautés incessantes arrivent au premier plan ? De plus en plus profond, cet humus porte-t-il en lui quelque fécondité ?

          On est bien loin de l’archivage raisonné et paisible des bibliothèques. Volumes alignés et accessibles, classement offert aux recherches des spécialistes comme aux travaux des étudiants… Quand un mot clé sur le clavier appelle des centaines de références exhumées sans rime ni raison, au motif que le dit mot-clé s’y trouve mentionné, par erreur ou par hasard, on va très vite, on va partout, c’est entendu. Mais évoquer d’un seul clic tout et son contraire, à la pelle, n’est-ce pas un peu beaucoup ?