mercredi 15 janvier 2020

Un vieux bouquin

C'est un très vieux bouquin, imprimé en 1925 et qui a visiblement bien servi. Un parent d'élève a décidé de me le prêter parce les profs de Lettres Classiques aiment forcément les vieux livres. Sauf qu'il s'agit d'un Guide Michelin.
Mais pas n'importe lequel...


J'hésite un peu à tourner les pages devenues fragiles, je m'étonne en découvrant les documents, les photos et le ton cocardier des explications.


Il ne s'agit plus d'un livre d'histoire comme ceux de l'école, ni d'un roman basé sur la période. Il est question ici de décrire les lieux avec précision pour en permettre la visite.





Pèlerinage pour les familles en deuil, voyage sur place pour bien se rendre compte, attrait pour un lieu devenu mythique, patriotisme serein ou exalté, combien de raisons ont pu pousser à l'usage de ce guide ?
En tout cas me voilà "en visite" au fil des pages, incrédule ou émue selon le cas.




Bien des noms me sont familiers mais prennent soudain une épaisseur tragique ; d'autres sont nouveaux, on souligne leur importance dans telle bataille et on recommande de les visiter en suivant le circuit.



Du tourisme sur un champ de bataille encore chaud, ça devait être quelque chose...



Viennent ensuite les questions habituelles, naïves réactions caractéristiques du moment où les évènements historiques prennent chair dans l'imagination : comment a-t-on pu en arriver à ce conflit effroyable ?


Comment ont-ils fait pour tenir ?

Comment faire pour ne pas oublier ?



lundi 13 janvier 2020

Avant d'oublier

L'année dernière, on était en 2019 et le Petit Jardin a connu bien des hauts et des bas. On ne va pas y revenir en détails, mais on ne veut pas non plus laisser tomber dans l'oubli ce qui a été joli, plaisant, précieux.
Ainsi, peu avant Noël, le Petit Jardin  presque au complet a savouré un moment magique  dont Myosotis veut préserver le souvenir.
C'était un vrai soir d'hiver, froid et enneigé (un hiver d'avant le changement climatique). On avait allumé du feu dans la cheminée (personne encore n'y pouvait méditer sur les misères de l'Australie), les lumières indirectes faisaient luire doucement les décorations déjà prêtes et chacun s'était lové dans un siège confortable. (Chacun, moins le Grand Chêne enseveli sous une cascade de travail urgent et Mademoiselle Bee repliée dans sa chambre avec le chat Jason.)
Myosotis savourait un livre commencé de longue date. Petit Lierre était plongé dans un gros recueil de comics, Petit Bouton d'Or dans une des lectures shakespeariennes qui font sa joie, Moyen Sapin qui devient Grand poursuivait ses études dans quelque recueil philosophique, et la jolie Rose, dont on espère bien qu'elle sera une valeur ajoutée au Petit Jardin, lisait à ses côtés.
Tout en savourant, Myosotis écoutait les bruits du feu et les légers mouvements qui emplissaient la pièce où régnait un bien-être profond, aussi profond qu'il est possible d'en rêver ici-bas. Moment de grâce, pause bienvenue après tant de semaines agitées...
C'est alors que la voix claire de Petit Lierre a retenti pour demander : "What's a vasectomy, in fact?"
(On ne se méfie pas assez des gros recueils de comics.)

mardi 1 octobre 2019

La petite Belle et la petite Bête


Voilà deux ans que Myosotis suit (de trop loin, sur les photos...) les progrès de la Demoiselle dans le vaste monde. Cette petite nièce-là semble née pour observer, réfléchir, et souvent désapprouver. Les yeux grand ouverts sur les choses et les gens qui l’entourent, elle fronce souvent le sourcil, fière de participer aux expériences de coiffure de son Papa, mais perplexe quand on se livre à d’autres activités que la danse ou la sieste… Les adultes ne peuvent-ils donc se contenter du beau et de l’utile ?
En tout cas, forte de l’expérience acquise, elle ne dissimule pas un sérieux attrait pour les bêtes, chats et autres. Et elle a appris à poser un regard bienveillant sur toute créature, même les mal aimées. 



Comme Victor Hugo dans ses Contemplations, voilà la petite Demoiselle, avec ses joues de soie et ses yeux de velours, toute prête à revendiquer pour l’araignée une place dans notre cœur :

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
Parce qu’on les hait (…)
Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
De les écraser,
Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La vilaine bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour !

jeudi 30 mai 2019

Myosotis en pays Amish

Le petit Jardin est si occupé cette année que Myosotis s'y sent moins fleur que fourmi. Avec de nouveau quatre enfants à la maison (deux grands en College et deux plus jeunes dans leur école respective), on va de besogne en besogne, en croisant le chemin de chacun, en portant parfois des fardeaux bien lourds et en gardant le nez au sol pour ne pas trébucher.
Le Grand Chêne a donc choisi le cadeau idéal pour les 49 ans de la fourmi Myosotis : deux jours de pause en Pennsylvanie !
Là-bas, on trouve des Bed and breakfast sans électricité, où de braves Amish vivent simplement (sic) et sont tout disposés à accueillir les gens et leurs questions. Master Ben and Madame Emma, retraités après une vie de labeur à la maison avec six enfants pour elle, dans une boucherie pour lui, ont déjà reçus des hôtes venus du monde entier et s'en montrent fiers.
Madame Emma fait le petit déjeuner du matin, le jardin, le ménage et la cuisine, la lessive (sans machine), leurs vêtements (avec une machine à pédale), un peu de quilting... Master Ben s'occupe de jeunes vaches qu'il élève pour l'abattoir, de moutons, du jardin et du cheval qu'il attelle pour les touristes, et le dimanche pour aller au culte organisé tour à tour dans les familles de leur secteur.
C'est lui qui a construit leur maison, avec des cloisons intérieures amovibles pour en faire un vaste espace d'accueil dominical ; il y avait 250 personnes pour le mariage de chacune de leurs filles.


Il a deux loisirs essentiels : il élève des cailles dans des cages situées aux quatre coins du jardin pour qu'elles sifflent en se répondant (ça surprend, mais c'est joli). Il a même demandé au Grand Chêne de le déposer en voiture chez une vieille amie devenue sourde, qui voulait une cage juste devant sa porte pour bien l'entendre.

Mais il aime par-dessus tout voyager aux quatre coins des États-Unis en train.
Avec Madame Emma, quand la saison est finie, ils prennent leur valise et vont à pied jusqu'à l'arrêt de bus le plus proche (pas si proche, en fait) qui les conduit à Lancaster et ils partent. Ils sont allés plusieurs fois en Californie, en Floride, au Texas... Il connaît les itinéraires et les horaires, il aime tant les trains qu'il a installé un sifflet de locomotive qu'il peut actionner au sommet de sa grange !

D'autres familles Amish accueillent des hôtes payants pour un dîner local avec chants inclus. Le Grand Chêne avait réservé chez un éleveur laitier dont la femme et cinq des enfants ont chanté quelques chants à plusieurs voix avant et après le dîner cuisiné par leurs soins. Les trois autres enfants et leur père étaient occupés à la traite des 75 vaches et ailleurs, sur la ferme aux 6 chiens et 38 chats, qui produit aussi les céréales pour le bétail.
Un petit bonsoir en passant :

Tout cela donne envie d'y retourner. Surtout quand, derrière le beau soleil sur le linge étendu au-dessus des jardins verdoyants, se devine la rude réalité de cette vie simple enracinée dans la foi et la tradition : Master Ben n'est plus tout jeune. Il n'a pas hérité de la ferme paternelle et il a dû travailler ici et là avant de devenir boucher. Son fils aîné a quitté la Pennsylvanie pour aller élever ses neuf enfants loin de l'agitation moderne (!). Son plus jeune fils a eu un cancer qu'il a caché à tous ses proches en se soignant seul pendant trois ans ; il vit désormais avec ses parents sans parler de se marier. Toute la région est touchée par la baisse des prix du lait qui diminue les revenus déjà modestes. Quant à lui, une grave chute lui a laissé la moitié du visage paralysée et il explique que cela le gêne pour sourire et parler à ses hôtes, même si cela ne l'en empêche pas. Et il conclut (avec un sourire) qu'après tout : "it could have been worse..."

vendredi 15 mars 2019

De tout pour faire un monde


Petit Bouton d’Or aime écrire. Elle a soumis un texte à une sorte de concours, organisé par Writopia,une association qui encourage les lycéens américains à écrire. Trois mille textes ont été soumis dans notre région, 250 adolescents primés (pas tous présents), et nous voilà cet après-midi dans une belle synagogue louée pour l’occasion : 6th and I Street Historic Synagogue in DC.
Les jeunes sont accompagnés d’un parent ou de leur famille entière. La cérémonie commence par quelques déclamations et lectures, suivies d’une démonstration de danse contemporaine. Quatre jeunes danseurs talentueux présentent leur chorégraphie sur fond de musiques difficiles à apprécier quand on n’est pas initié, mais qu’importe, ils ont beaucoup de classe. Et leur public, acquis à la chose écrite, ne boude pourtant pas le plaisir de les contempler dans l’exercice de leur art.
Tout cela se déroule sous le plafond joliment orné, devant les chandeliers à sept branches et les phrases inscrites de part et d’autre des dix commandements (?) placés sous un beau vitrail coloré : « Remember Ye the Law of Moses », « Faith in God is Happiness ». Ces respectables murs historiques sont habitués à d’autres échos…
Vient le moment de présenter les jeunes auteurs primés. En deux groupes, avec en guise d’intermède une brève allocution pour les encourager à écrire toujours plus, ils s’avancent un à un, donnent leur nom, leur classe et le prix qui leur a été décerné, puis doivent répondre brièvement à la question : « Why do you write ? ».
C’est un exercice visiblement amusant pour certains, nettement moins naturel pour d’autres, mais tous professent leur foi en la littérature. 
Espace de construction et d’expression personnelle, espace de liberté où ils peuvent donner vie à des choses (idées, histoires, réflexions) qui sans cela demeureraient néant, où ils peuvent se faire porte-parole des sans-voix… Tout est dit, et redit, et le public enchanté de voir tous ces jeunes talents ainsi mis à l'honneur applaudit sans se lasser. 



Quand elle s’avance, Petit Bouton d’Or dit simplement : « I write because I dream ».


La conclusion s’impose alors : il faut vite rentrer à la maison. Elle a besoin de temps pour écrire.

mercredi 19 décembre 2018

Le Dit de la Dame de Faverolles

(D'après un authentique manuscrit françois retrouvé au fond d'une malle, dans le Nouveau Monde)


Voici l’histoire incroyable mais édifiante de la Damoiselle de Cancale, qui un beau matin quitta l’air marin pour la douceur angevine.
 La Damoiselle de Cancale avait vu le jour près de la mer Manche et s’y trouvait si bien qu’elle ne la pouvait quitter de plus de quelques lieues sans se languir. Elle avait estudié dans maints livres art et histoire, elle savait graver la pierre et elle avait couru le monde mais sans trouver le repos du coeur. Elle estudia encore et se lia avec une Damoiselle au grand cœur mais sans repos, qui après bien des aventures la mena travailler aux vendanges pour se distraire. L’amie se doutait un peu que le Maître Vigneron pourrait plaire à la Damoiselle de Cancale, mais comment eût-elle deviné les suites de cette histoire ?
La Damoiselle et le Maître Vigneron se plurent et complurent si fort qu’ils n’eurent pas besoin de longtemps pour résoudre de vivre ensemble. Le travail des vignes et les solides amitiés tissées au fil des ans n’avaient point comblé le cœur du Maître Vigneron, pas plus que la Damoiselle n’avait trouvé plénitude au long des jours de sa prime jeunesse. Installés tous deux enfin dans le village du doux Berry où le Maître soigne ses vignes, voilà qu’il leur naquit un rejeton sans pareil et le désir de fonder un foyer. Les noces furent donc fixées au solstice de l’été suivant.
Las ! Que n’avaient-ils appelé pour parfaire leur demeure ouvriers et paysans du voisinage, valeureux et bons artisans qui eussent pu leur venir en aide ! La Damoiselle intrépide, pour en dégager la pente, voulut monter sur un toit si traître que le pied lui manqua et qu’elle chut à s’en rompre le col… Éternelles grâces soient rendues à Dieu par l’entremise de son serviteur Saint Joseph de Copertino de ce qu’elle fut seulement blessée mais n’y perdit point la vie !
Secourue et pansée par les plus grands médecins, elle passa de rudes semaines à patienter sur sa couche de douleur, tandis que de charitables gens s’empressaient pour prendre soin d’elle, ainsi que du rejeton sans pareil. Le Maître Vigneron trouva la force de mener à bien son labeur en prenant sa part des soins de la belle et du rejeton, fruit de leurs amours. Enfin la Damoiselle put se relever et se parer pour les noces.
Comme ils étaient beaux tous deux, le Maître Vigneron coiffé de ses plus beaux chapeaux et la Damoiselle délicatement fardée, coiffée et enveloppée de sa robe de rêve ! C’est ainsi qu’elle devint Dame de Faverolles, pour la plus grande joie de sa famille et de leurs amis. Le Maître Vigneron travailla de plus belle et se promit de bâtir pour sa Dame un château où grandirait leur descendance.
Désormais flanquée de leur rejeton sans pareil, occupée aux soins du ménage et souvent au service des vignes et du vin, elle n’en conserva pas moins le goût de l’aventure. Alors sans plus se risquer sur des terrains peu sûrs, elle se lança dans le commerce d’épices et de denrées dont sont friands les bonnes gens de Faverolles, privés depuis longtemps de leur négociant particulier. Ainsi peut-on festoyer dans ce joli village désormais plus accueillant que jamais, et dans ses alentours !
Que le bon vin abonde, que les épices et gourmandises de tout le pays (et même les fruits de mer de son rivage natal) affluent pour le bonheur de chacun, et que la prospérité de la Dame de Faverolles et de son Maître Vigneron soit redite de génération en génération !